ARTICLE PARU DANS ROCK & FOLK EN 1995

Chris Whitley nous a quitté à la fin de l'année 2005. Je l'avais rencontré dix ans plus tôt, pour la sortie de son second album, Din Of Ecstasy, un disque qui lui valut plus ou moins de se faire virer de Columbia (après avoir été le grand espoir de la maison)...
Ses albums récents sont parus sur l'excellent label français Fargo: http://www.fargorecords.com (à qui j'ai piqué la photo)

Voici l'interview telle qu'elle était parue (je crois) dans Rock & Folk. C'était un musicien sincère et attachant, je voulais lui rendre ce minuscule hommage (je vous raconterai l'histoire du Mellotron une autre fois).

Chris Whitley est un gentil garçon à l'aspect fragile, d'une minceur presque inquiétante. Il s'exprime d'une voix douce et chaude. Mais quand il parle de musique, ses yeux brillent. Et quand il joue de la guitare, mon Dieu... "Intensité" est probablement le mot qui définit le mieux ce personnage. Apparu en 1991 avec Living With The Law, album dominé par sa voix et son jeu de National Steel (guitare dobro, acoustique dont le corps est en métal et le son très particulier), il est devenu un des nouveaux "sauveur" du blues. Ce qui est intéressant, c'est qu'il ne joue pas de blues. D'ailleurs, quand on lui dit "Blues", il répond "Punk". Ou "Jazz". Entretien rafraîchissant :
A l'époque, on m'a comparé à John Campbell, je ne vois pas pourquoi, simplement parce que je jouais du dobro, probablement...Je ne suis pas un bluesman acoustique. Je ne suis pas un puriste. Fucking puristes! J'aime le bruit. My Bloody Valentine, Sonic Youth, ou le Velvet Underground, qui jouent de beaux accords avec un son super crade, j'adore ça, je veux m'en rapprocher. Les sons, les bruits inharmoniques peuvent faire partie d'une chanson. La musique d' Hendrix en est le plus bel exemple.
Hendrix. Le mot est lâché. A l'écoute du nouvel album de Chris, Din Of Extasy, on comprend mieux. Du boucan, il en fait, avec sa guitare, et du beau, du sale, du distordu.
Le premier disque que j'ai eu, vers 71 ou 72, c'était Smash Hits, la compilation Hendrix, avec "Crosstown Traffic", tous ces morceaux. fabuleux.
Ta bio mentionne aussi Led Zep...
C'étaient mes parents qui écoutaient ça. En 69, j'avais neuf ans, j'entendais ça toute la journée. J'ai grandi avec cette musique. Tous ces trucs d'open tuning (accordages particuliers de la guitare) que je joue me viennent de Jimmy Page. "Friends", toutes ces chansons acoustiques du troisième album sont formidables. Dans les grands anciens, lui et Johnny Winter sont mes préférés. Toutes ces influences créatrices mélangées, le folklore écossais, celte, anglais, c'était vraiment cool. Mon truc acoustique vient de là. C'est peut-être la seule comparaison qu'on puisse faire avec Jeff Buckley.
Il dit ça parce que le nom du beau Jeff revient souvent dans la bouche de certains, à cours d'arguments promotionnels (comment "vendre" un type comme ça ?).
Nous n'avons rien en commun, si ce n'est une maison de disque et le fait d'être des artistes solos avec une guitare!
Que penses-tu de la "reformation" Page-Plant ?
Ça ne m'intéresse plus. Après "Physical Grafitti", ils ont cessé de me passionner. A 15 ans, j'en ai eu marre de tout ça. Je les avais écouté toute ma vie... Mais j'y reviens maintenant, avec ma copine, qui est plus jeune que moi et qui les découvre. Elle me les fait réécouter : "Écoute, c'est le meilleur groupe du monde!". Et je fais "Ouais, ouais, je sais"!
Tu avais viré punk, à l'époque ?
Le punk, pour moi, c'était Iggy : "Metallic KO", "Idiot", "Lust For Life". Mais j'ai découvert en même temps Thelonious Monk, Nat King Cole, John Coltrane, Miles Davis avec "Kind Of Blue". Pour moi, c'est tout ça le blues, un esprit, pas une forme étriquée.
A propos d'Iggy, ton batteur, Dougie Bowne, a joué avec lui ?
Oui, sur "Party"...
Hum...
Ah, je l'aime bien... Ce n'est pas la meilleur période, bien sûr. Dougie et Alan Gevaert, le bassiste sont très forts. Ça m'a beaucoup motivé de jouer avec ces mecs. Ils peuvent passer du punk au jazz sans problème. Le premier groupe que j'ai eu était déjà un trio, dans l'esprit de Cream ou de l'Experience... Il y a tant de possibilités avec cette formule. "Less is More".
Comment écris-tu, tu as un Home-studio ?
Non. Je ne suis pas contre la technologie, encore une fois, je ne suis pas un puriste, j'ai des trucs, comme des guitares synthés, depuis des années. Mais pour écrire une chanson, c'est une guitare et un walkman, point. Les limitations me rendent plus imaginatif. Même les quatre pistes, je n'en utilise jamais... Ça oblige à trop penser en termes d'arrangements plutôt que de chansons. Mon style de guitare est "clumsy" (maladroit, brouillon). J'ai élaboré à partir de mes maladresses, de mes faiblesses, plutôt que de rendre tout hyper clean, comme un Joe Satriani.
Comme ces vieux bluesman, qui jouaient comme des pieds, d'un point de vue académique ?
Ou comme les punks ! Thelonious Monk, My Bloody Valentine., même combat! L'expressivité n'a pas besoin de technique, de précision.
On parle du Mellotron, cet instrument mythique, qu'il utilise sur "Narcotic Prayer". Je lui dis que je vais peut-être en acheter un.
Tu dois l'acheter, absolument! Le tuning est affreux. Ça tourne de travers. C'est vraiment cool. Ca n'a rien a voir les samples. Dans quelques années, j'aimerais faire un énorme truc orchestral, un disque studio avec du banjo, des mandolines, des cordes. Ou du Mellotron. Amène le tien !
Promis.

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